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UNIVERS LIVRES - Page 3

  • Le Dalaï-lama et Stéphane Hessel chez Indigène éditions

    Indigène éditions vient d’annoncer sur son site qu’allait paraître le 19 avril un nouveau texte de Stéphane Hessel, auteur chez eux du fameux Indignez-vous qui a fait le tour du monde via la collection « Ceux qui marchent contre le vent ». Cette fois, Stéphane Hessel (toujours dans la même collection, mais texte plus long qu’à l’accoutumée et donc un peu plus cher) s’entretient avec le Dalaï-lama, dans un esprit de livre new-âge pourrait-on dire. Ce dialogue réunit pour la première fois une des personnalités ayant participé à la rédaction de la Déclaration universelle de 1948 et, de l’autre, le très haut représentant du peuple tibétain dont les droits les plus fondamentaux sont bafoués par le gouvernement chinois (triste actualité d’ailleurs puisque dans les zones tibétaines chinoises, une trentaine de moines bouddhistes tibétains se sont immolés par le feu depuis début mars en réaction à la vague de répressions dans cette région et à la domination de l’ethnie Han).

    « Les points forts du livre : l’appel à une réforme de l’ONU, avec la suppression du droit de veto des cinq « Grands » qui enraye le processus démocratique de la gouvernance mondiale ; l’avènement d’une « démocratie spirituelle » (Hessel) ou l’usage d’une « carte de l’esprit » (le Dalaï-lama) élaborée avec ses amis neuroscientifiques pour parer aux drames de la violence ou de l’intolérance qui déchirent notre XXIe siècle. Un texte essentiel », précisent les éditeurs.

    De l’aveu même de Stéphane Hessel, ce texte tranche sur tous les autres parce qu’il s’y adresse pour la première fois à l’esprit. Inversement, ce qui frappe dans les interventions du dalaï-lama, c’est son souci de rendre compte d’une « éthique séculière », seule en capacité d’être universelle et sur laquelle ces représentants des deux pans du monde – l’Est et l’Ouest – convergent. Mais le grand charme de ce dialogue tient aussi à la manière dont ces deux figures désormais planétaires ancrent toutes leurs réflexions dans un vécu d’une épaisseur sans égale.

     

     

     

  • Portrait du blogueur en marcheur

    Ce marcheur, ça pourrait être moi. Un sweat rayé j’en ai un ; des cheveux, il m’en reste encore et le sourire jusqu’aux oreilles, je devrais pouvoir trouver ça dans un coin de ma mémoire. Les yeux bleus, non, là il y a erreur (il doit porter des lunettes rondes sans doute).

    Ce marcheur vous informe donc qu’il a bien pris son magazine du voyage et qu’il a l’intention de terminer, de lire et de relire ça aussi. Il exagère toujours.

    Ce marcheur arpente Berlin, ça ne se voit pas, pour ça que je précise.

    Il est parti très tôt ce matin. D’ailleurs, à l’heure où ce billet a été posté (programmé) il est en train de marcher (à moins qu’il ait déjà choisi de tester le U-Bahn berlinois) (à moins que l’avion se soit crashé) (etc.).

    Ce marcheur voyage léger. Il est parti avec une tablette de lecture. À première vue il pourrait lire plus d’un mois d’affilée (24/24) sans rien télécharger d’autre. Et pourtant ce marcheur ne part que quelques jours. Mais il ne reviendra pas sur ce blog avant une semaine. La chose est dite.

    Je sais : ce marcheur est un être abject.

    Mais le marcheur a quelques scrupules. Il s’est même dit que ça ne se faisait pas de partir comme ça, sans prévenir, sans faire coucou par le hublot, sans dire quelles couvertures étaient alignées sur la fausse bibliothèque Ikea en bois de sa tablette.

     

  • Mahigan Lepage, La science des lichens

    science des lichens.JPGSi dans son précédent récit, Vers l’ouest, Mahigan Lepage entremêlait déplacements et projections spatio-temporels ainsi que réflexions et rencontres à travers un formidable road-movie dans les terres canadiennes (lire la chronique ici-même), cette fois, avec La science des lichens, il nous convie à d’autres « déplacements », à d’autres boucles tout en jouant avec les lignes et leurs croisements.

    Premier déplacement, premier niveau, premier étage : un espace clos, le train du RER B parisien, dans lequel le narrateur se met à dérouler une longue et unique phrase ébouriffante. Ce narrateur, un québécois à Paris (autre déplacement), a cru faire un voyage (toujours cette même phrase de Nicolas Bouvier qui revient mais elle colle si bien ici) et c’est le voyage qui l’a défait : le Népal d’abord (lire à ce propos Carnet du Népal), le Maroc ensuite mais on n’oubliera pas non plus son errance dans la vieille Europe.

    Toutes ces strates ne sont possibles que parce que Mahigan Lepage regarde avec singularité ce qu’il traverse (les paysages, le temps, l’autre, les territoires…) mais surtout parce qu’il porte en lui une langue. Car ici (comme dans tout ce qu’il écrit d’ailleurs), c’est avant tout une voix qu’on entend – celles des grands. Qu’il soit question d’exotisme ou de lichénologie, de Descartes ou de livre de science,  de la langue française, de Paris-Plage, du Jardin des Plantes, d’ennui, de chaleur, de duperie, c’est la phrase qui prime, son souffle, son rythme, sa musique.

    Et celle-ci se déroule, vive, s’étend, malicieuse, prend son temps, mais sans jamais nous lâcher en route. Et moi je ne m’en lasse pas.

     

  • Pascale Bouhénic, Boxing parade

    boxing parade.JPGAprès L’alliance (Melville, 2004) et Le versant de la joie, Fred Astaire, jambes, action (Champ Vallon, 2008), l’écrivain et réalisatrice Pascale Bouhénic publie ces jours-ci en papier et en numérique Boxing parade, un recueil nerveux et poétique sur la vie et le parcours de dix grands champions de boxe. Deux de ces récits en vers ont été publiés une première fois dans la revue Vacarme ainsi que sur le site remue.net.

    Ci-dessous, un extrait de la première Vie, celle du « boxeur M. » dont l’intégralité peut être feuilletée en ligne

     

    Pascale Bouhénic, Boxing parade | L’arbalète

  • Thomas Bernhard, Les Mange-Pas-Cher

    La phrase de Thomas Bernhard est une espèce de lasso qui vous saisit et vous entraîne, de boucle en boucle, dans l’intérieur d’un monde mental qui n’a rien à voir, apparemment, avec le monde tel que vous l’habitez. C’est un univers de personnages solitaires, obsédés par une idée fixe et dont le destin s’enroule dans cette phrase cabossée, chaotique, ressassante, terrible. Terrible, parce que, au bout du compte, chemin faisant, ce monde névrosé, monomaniaque, vous vous en apercevez, c’est aussi le vôtre.


    Ainsi, Les Mange-Pas-Cher, récit de 1980 qui vient d’être traduit en français. Ce ne doit pas être facile de traduire Thomas Bernhard qui exploite toutes les ruses de la syntaxe pour allonger et ramifier indéfiniment la phrase allemande. Alors, forcément, le texte français est rugueux, heurté, et il faut parfois s’y reprendre à plusieurs fois pour dénouer le sens exact d’un de ces écheveaux de mots où reviennent si obscurément les mêmes insistantes balises. Mais au fond, ça respecte sans doute très bien le style de Bernahrd et ça impose à la lecture un rythme lent, lourd, presque conflictuel qui est son génie propre.

    L’histoire ? C’est celle d’un homme, Koller, qui a perdu une jambe à la suite d’une morsure de chien et s’est trouvé, depuis cette date, libéré spirituellement et enfin à même de s’adonner à sa passion intellectuelle pour la physiognomonie en prenant pour matériau quatre indigents (les « Mange-pas-cher ») qui fréquentent la même cantine populaire que lui. Le narrateur, comme très souvent dans les romans de Thomas Bernhard, est lié au personnage principal par une relation fatale et ambiguë, faite de fascination et de haine, de mépris et d’identification. Comme pour chaque roman de Bernhard, on n’en sort pas complètement indemne.

    Thomas Bernhard, Les Mange-Pas-Cher
    Traduit de l'allemand par Claude Porcell
    Editions Gallimard, 2005

  • Pierre BAYARD, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

    Dans un réjouissant essai, moitié sérieux, moitié dérisoire, Pierre Bayard fait l’éloge, solidement argumenté, de la non lecture : aidé de Valéry, Balzac, Umberto Eco, Montaigne, Musil, David Lodge, Oscar Wilde et quelques autres, il démontre l’inconvénient de lire, de lire vraiment, de lire complètement, les livres dont on est amené à parler, aussi bien dans les conversations de salon que dans ses cours, si l’on est professeur ou surtout dans ses articles, si l’on est critique. D’ailleurs, au fond, Pierre Bayard explique même l’impossibilité absolue de la lecture au sens habituel, scolaire, exhaustif du terme et il commence son propre livre par une table déroutante d’abréviations : à côté des op. cit. et autres ibid. classiques, il propose quatre sigles recouvrant à ses yeux la totalité des situations de lecture possible : LI (livre inconnu), LP (livre parcouru), LE (livre évoqué), LO (livre oublié). Et de s’amuser, tout au long de son livre, faussement et véritablement savant, de classer ses propres références dans ces quatre catégories. C’est à la fois question de mémoire (merveilleuse évocation des trous de mémoire de Montaigne), de chic (Valéry) ou de principe (Balzac ou Wilde).

    Le plus intéressant de l’affaire est la théorie de l’intersection des trois bibliothèques (la collective, la virtuelle et l’intérieure) qui structure, selon lui, le rapport imaginaire aux livres et à la culture et l’effort de déculpabilisation qu’il tente pour libérer du complexe de l’imposteur qui parle de livres qu’il connaît mal voire pas du tout. Le moins drôle est la référence plus ou moins continue à la psychanalyse qui hante, pour Pierre Bayard, la relation au livre et s’accompagne d’une sorte d’incantation à la libération de soi par l’exercice de création critique nourri de non lecture qui serait une forme de cure. On serait tenté de lui dire de renoncer à cet alibi peu convaincant et de se laisser tranquillement aller au bonheur gratuit de la lecture intermittente, clairsemée, rêveuse, amnésique, baladeuse, dont il décrit si drôlement les manières et que, en son temps, Roland Barthes aurait adopté comme autant de variantes du plaisir du texte.

    Appliquant au livre de Pierre Bayard lui-même ses principes et préceptes d’antilecture, vous serez donc parfaitement bienvenu de ne pas faire de ce livre une lecture méthodique ni suivie, mais de le survoler et de l’oublier aussitôt ou bien encore de considérer que vous en savez suffisamment sur lui par ce que Blabla vous en dit. Sans pouvoir d’ailleurs décider s’il l’a lui-même vraiment lu. Et surtout, ne croyez pas qu’il vous suffise pour cela d’aller vérifier que Pierre Bayard cite bien, page 153, ce délicieux aphorisme d’Oscar Wilde (Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer) : n’importe qui peut en effet trouver ça en feuilletant le livre dans n’importe quelle librairie !

  • Avis sur Michel Houellebecq : Les Particules élémentaires - FIN

    particules-elementaires.JPGEnseignant, vaguement écrivain, Bruno est un être de désir inapaisable; sexuellement obsédé, il s’acharne dans une quête du plaisir effrénée, passant des cinémas porno aux boîtes à partouzes après avoir subi quelques avanies dans un camping "new-age", l’Espace du possible (le nom peut paraître trop beau pour être vrai dans un roman — espace des possibles par essence —, il est pourtant bien réel, et la description sordide et hilarante que donne Houellebecq de ce lieu de tous les délires est digne des meilleures "choses vues"). Sa mère, prise dans la dérive sectaire des mouvements post-hippies, l’avait livré tôt au sort terrible du pensionnaire victime de la violence de ses congénères, de même qu’elle a aussi abandonné son demi-frère Michel. Biologiste féru de physique quantique, rigoureusement déterministe, ce dernier est au contraire miné par le déclin de sa sexualité, enfermé dans une inaptitude radicale à laisser parler le désir.

    Il est promis par le roman à un destin posthume éclatant, puisque ses recherches permettront l’avènement d’une nouvelle ère enfin débarrassée du désir grâce au triomphe du clonage. Ce même déterminisme précipite les deux frères dans la dimension tragique d’un destin inéluctable, à la manière de deux cailloux dévalant une pente, pour reprendre l’image employée par Schopenhauer, dont Houellebecq est grand lecteur.

    Si le narrateur est un peu flou (il multiplie d’abord les commentaires sociologiques puis glisse peu à peu vers la position d’un clone analysant rétrospectivement dans un livre d'histoire du monde, le destin de souffrance de l’humanité), cette construction en étau, se resserrant sur la nécessité politique d’en finir avec le désir, est d’une efficacité d’autant plus grande qu’elle est savamment rythmée tant par des scènes d’un comique irrésistible (on a déjà évoqué le camping mystique, mais la rencontre de Bruno avec Philippe Sollers ne lui cède en rien, sans parler de la mort de la mère dans une communauté hippie sous les injures furieuses et revanchardes de Bruno, totalement halluciné) que par les discussions qu’entretiennent de loin en loin les deux frères. Ces discussions fournissent au roman sa dimension idéologique, fort paradoxale: car enfin, si la seule perspective de bonheur est biologique, si le clone est l’avenir de l’homme, à quoi bon écrire encore des romans ?

    On touche ici à un point essentiel, car, au-delà de l’idée de liberté, au-delà de l’idée de libre arbitre qui en est tout bonnement absente, c’est très précisément la puissance de la langue que nie ce roman qui en joue pourtant pour imposer sa thèse (il est d’ailleurs intéressant de voir comment un roman qui se veut positiviste devient très vite un roman totalitaire). La liberté n’existe que dans la langue, et, au-delà du refus de toute psychologie, c’est bien ce rapport à la langue qui est refusé aux personnages. Mais il faut ici dire la tendresse qu’éprouve l’auteur vis-à-vis de ses personnages, son affection mouillée de larmes pour ce qu’ils sont, aussi larvaires veuille-t-il les rendre, et l’émotion qu’il tire de leur souffrance intime, qu’il veut exposer pour la faire partager, et par là s’en défausser en l’expliquant par une analyse socio-biologique — d’où la tentation permanente de passer du particulier au général, dans de grandes analyses nourries par l’obsession d’une perfectibilité, non pas des individus, mais de l’humanité.

    Autant dire qu’on a bientôt l’impression que cette dimension théorique constitue purement et simplement l’habillage d’un destin de souffrance qu’il aurait été impossible d’exposer nu, mais où Houellebecq trouve la matière à ces instants de poésie qu’il cherche d’un bout à l’autre du roman, dans son désir inapaisable de faire partager ce qu’il appelle dans Interventions le "sentiment océanique". Il caractérise ainsi une poésie toujours larvaire, régressive dans le sens où elle prétend puiser dans un en deçà du langage: de la langue maternelle.

    Ce sentiment océanique travaille l’irrémédiable au comble de la nostalgie, et sans doute Houellebecq l’atteint-il dans une fin aussi belle qu’elle peut paraître ridicule: "Nous pensons aujourd’hui que Michel Djerzinski est entré dans la mer." S’enfoncer dans la mer, à la dernière page d’un livre sur lequel plane la démission des pères et l’obsession du pourrissement, de la mort, de l’irrémédiable: ou comment l’écriture, qui permet de "rester vivant" en poésie, atteint nécessairement une forme de dénégation du discours.