Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

UNIVERS LIVRES

  • Relire La bascule du souffle de Herta Müller

    Tandis que paraît (en papier et en numérique) Animal du cœur de Herta Müller (prix Nobel de littérature 2009), Gallimard vient de baisser le prix de La bascule du souffle (6.99 €) un roman hors catégorie (chroniqué ici en décembre 2010) et qui a d’emblée rejoint les plus grands textes sur l’univers concentrationnaire. Ci-dessous, après reprise de mon billet, vous trouverez un extrait de ce roman. Ce chapitre, intitulé « le bonheur des camps » (où forme et fond donnent tout leur sens au projet de Herta Müller), est sans doute l’un de ceux qui m’a le plus passionné.

    À noter que pour mon plus grand bonheur la littérature de langue allemande s’étoffe de plus en plus en numérique. Les auteurs classiques côtoient les contemporains, tous éditeurs confondus, avec ou sans DRM, petits prix ou non (tout est indiqué sur les fiches détail). Pour vous faire une idée, cliquez sur ce lien. Je vous rappelle que les livres numériques sont, en France, vendus au même prix partout, sur tous les sites, chez tous les revendeurs.

    Pour continuer votre lecture, vous pouvez consulter le dossier consacré à Herta Müller sur le site Oeuvres ouvertes (plusieurs entretiens avec l’auteur ainsi qu’avec Nicole Bary, sa traductrice et éditrice ; discours pour la réception du Prix Nobel de littérature 2009 ; lecture par Pierre Ménard de L’homme est un grand faisan sur terre…). Un extrait du nouveau roman de Herta Müller au format ePub peut également être feuilleté en ligne ici. Je vous en reparlerai sans doute dès que je l’aurai lu.

     

  • Civilizations, de Laurent Binet

    Tous les livres de Binet jouent avec nos notions d'histoire et le rôle du langage dans la construction des réalités présentes et passées. Pour HHhH, son roman métafictionnel sur l'assassinat du haut fonctionnaire nazi Reinhard Heydrich, il a remporté le Prix Goncourt du premier roman 2010, pour La septième fonction du langage, un roman policier expérimental dans lequel Roland Barthes a développé une arme faite de langage, il a reçu le Prix du roman Fnac et le Prix Interallié 2015. "Civilizations, de Laurent Binet" a apparemment été inspiré par l'Histoire du monde au XVe siècle de Boucheron qui traitait déjà des histoires alternatives du monde. Tous les scénarios de Binet n'auraient pas vraiment pu se dérouler comme cela (en raison de lignes de temps légèrement manipulées, etc.), mais là n'est pas la question : Cet auteur veut que nous jetions un nouveau regard sur notre propre histoire et sur l'histoire du monde en changeant de perspective, et il y parvient.

    De plus, le roman est souvent très drôle - le titre peut être une référence au jeu vidéo "Civilisation", car le texte souligne également tous les points névralgiques où l'histoire (un concept qui semble souvent statique) aurait pu prendre une toute autre tournure.

    Le livre est composé de quatre parties, qui fonctionnent et s'amusent toutes avec une myriade de références historiques. Il est essentiel de donner suite aux nombreux indices que l'auteur a mis dans le texte pour apprécier l'histoire - tout comme la très ambitieuse Septième fonction du langage, "Civilisations" est un puzzle.

    La première partie, "La saga de Freydis Eriksdottir", est une reprise (et en partie une réécriture) des sagas du Vinland (la saga du Groenland et celle d'Erik le Rouge), mettant l'accent sur Freydís Eiríksdóttir. Utilisant intelligemment certains traits narratifs caractéristiques du genre des sagas classiques, Binet laisse la guerrière viking devenir la tête de l'exploration du Vinland et Freydis s'aventure plus au sud que la véritable exploration viking qui a débarqué en Amérique du Nord vers l'an 1000. Grâce à ces voyages, certains peuples indigènes développent une immunité contre certains agents pathogènes jusqu'alors inconnus sur le continent. De plus, ils possèdent maintenant des chevaux et savent comment travailler le fer...

    ...ce qui est dommage pour Christophe Colomb. La deuxième partie, "Le journal de Christophe Colombe (fragments)" est écrite, comme le titre le suggère, sous la forme d'un journal intime, et raconte une découverte de l'Amérique dans des circonstances modifiées, et le point de vue subjectif reflète les attitudes et les perceptions des explorateurs européens - il n'est probablement pas exagéré de dire que dans cette version, ils sont rapidement guéris de leur complexe de supériorité, mais pas de l'autoprotection employée pour justifier leurs objectifs. Colomb et son équipage sont capturés et ne reviennent jamais en Europe.

    à suivre...

  • Le Dalaï-lama et Stéphane Hessel chez Indigène éditions

    Indigène éditions vient d’annoncer sur son site qu’allait paraître le 19 avril un nouveau texte de Stéphane Hessel, auteur chez eux du fameux Indignez-vous qui a fait le tour du monde via la collection « Ceux qui marchent contre le vent ». Cette fois, Stéphane Hessel (toujours dans la même collection, mais texte plus long qu’à l’accoutumée et donc un peu plus cher) s’entretient avec le Dalaï-lama, dans un esprit de livre new-âge pourrait-on dire. Ce dialogue réunit pour la première fois une des personnalités ayant participé à la rédaction de la Déclaration universelle de 1948 et, de l’autre, le très haut représentant du peuple tibétain dont les droits les plus fondamentaux sont bafoués par le gouvernement chinois (triste actualité d’ailleurs puisque dans les zones tibétaines chinoises, une trentaine de moines bouddhistes tibétains se sont immolés par le feu depuis début mars en réaction à la vague de répressions dans cette région et à la domination de l’ethnie Han).

    « Les points forts du livre : l’appel à une réforme de l’ONU, avec la suppression du droit de veto des cinq « Grands » qui enraye le processus démocratique de la gouvernance mondiale ; l’avènement d’une « démocratie spirituelle » (Hessel) ou l’usage d’une « carte de l’esprit » (le Dalaï-lama) élaborée avec ses amis neuroscientifiques pour parer aux drames de la violence ou de l’intolérance qui déchirent notre XXIe siècle. Un texte essentiel », précisent les éditeurs.

    De l’aveu même de Stéphane Hessel, ce texte tranche sur tous les autres parce qu’il s’y adresse pour la première fois à l’esprit. Inversement, ce qui frappe dans les interventions du dalaï-lama, c’est son souci de rendre compte d’une « éthique séculière », seule en capacité d’être universelle et sur laquelle ces représentants des deux pans du monde – l’Est et l’Ouest – convergent. Mais le grand charme de ce dialogue tient aussi à la manière dont ces deux figures désormais planétaires ancrent toutes leurs réflexions dans un vécu d’une épaisseur sans égale.

     

     

     

  • Portrait du blogueur en marcheur

    Ce marcheur, ça pourrait être moi. Un sweat rayé j’en ai un ; des cheveux, il m’en reste encore et le sourire jusqu’aux oreilles, je devrais pouvoir trouver ça dans un coin de ma mémoire. Les yeux bleus, non, là il y a erreur (il doit porter des lunettes rondes sans doute).

    Ce marcheur vous informe donc qu’il a bien pris son magazine du voyage et qu’il a l’intention de terminer, de lire et de relire ça aussi. Il exagère toujours.

    Ce marcheur arpente Berlin, ça ne se voit pas, pour ça que je précise.

    Il est parti très tôt ce matin. D’ailleurs, à l’heure où ce billet a été posté (programmé) il est en train de marcher (à moins qu’il ait déjà choisi de tester le U-Bahn berlinois) (à moins que l’avion se soit crashé) (etc.).

    Ce marcheur voyage léger. Il est parti avec une tablette de lecture. À première vue il pourrait lire plus d’un mois d’affilée (24/24) sans rien télécharger d’autre. Et pourtant ce marcheur ne part que quelques jours. Mais il ne reviendra pas sur ce blog avant une semaine. La chose est dite.

    Je sais : ce marcheur est un être abject.

    Mais le marcheur a quelques scrupules. Il s’est même dit que ça ne se faisait pas de partir comme ça, sans prévenir, sans faire coucou par le hublot, sans dire quelles couvertures étaient alignées sur la fausse bibliothèque Ikea en bois de sa tablette.

     

  • Mahigan Lepage, La science des lichens

    science des lichens.JPGSi dans son précédent récit, Vers l’ouest, Mahigan Lepage entremêlait déplacements et projections spatio-temporels ainsi que réflexions et rencontres à travers un formidable road-movie dans les terres canadiennes (lire la chronique ici-même), cette fois, avec La science des lichens, il nous convie à d’autres « déplacements », à d’autres boucles tout en jouant avec les lignes et leurs croisements.

    Premier déplacement, premier niveau, premier étage : un espace clos, le train du RER B parisien, dans lequel le narrateur se met à dérouler une longue et unique phrase ébouriffante. Ce narrateur, un québécois à Paris (autre déplacement), a cru faire un voyage (toujours cette même phrase de Nicolas Bouvier qui revient mais elle colle si bien ici) et c’est le voyage qui l’a défait : le Népal d’abord (lire à ce propos Carnet du Népal), le Maroc ensuite mais on n’oubliera pas non plus son errance dans la vieille Europe.

    Toutes ces strates ne sont possibles que parce que Mahigan Lepage regarde avec singularité ce qu’il traverse (les paysages, le temps, l’autre, les territoires…) mais surtout parce qu’il porte en lui une langue. Car ici (comme dans tout ce qu’il écrit d’ailleurs), c’est avant tout une voix qu’on entend – celles des grands. Qu’il soit question d’exotisme ou de lichénologie, de Descartes ou de livre de science,  de la langue française, de Paris-Plage, du Jardin des Plantes, d’ennui, de chaleur, de duperie, c’est la phrase qui prime, son souffle, son rythme, sa musique.

    Et celle-ci se déroule, vive, s’étend, malicieuse, prend son temps, mais sans jamais nous lâcher en route. Et moi je ne m’en lasse pas.

     

  • Pascale Bouhénic, Boxing parade

    boxing parade.JPGAprès L’alliance (Melville, 2004) et Le versant de la joie, Fred Astaire, jambes, action (Champ Vallon, 2008), l’écrivain et réalisatrice Pascale Bouhénic publie ces jours-ci en papier et en numérique Boxing parade, un recueil nerveux et poétique sur la vie et le parcours de dix grands champions de boxe. Deux de ces récits en vers ont été publiés une première fois dans la revue Vacarme ainsi que sur le site remue.net.

    Ci-dessous, un extrait de la première Vie, celle du « boxeur M. » dont l’intégralité peut être feuilletée en ligne

     

    Pascale Bouhénic, Boxing parade | L’arbalète

  • Thomas Bernhard, Les Mange-Pas-Cher

    La phrase de Thomas Bernhard est une espèce de lasso qui vous saisit et vous entraîne, de boucle en boucle, dans l’intérieur d’un monde mental qui n’a rien à voir, apparemment, avec le monde tel que vous l’habitez. C’est un univers de personnages solitaires, obsédés par une idée fixe et dont le destin s’enroule dans cette phrase cabossée, chaotique, ressassante, terrible. Terrible, parce que, au bout du compte, chemin faisant, ce monde névrosé, monomaniaque, vous vous en apercevez, c’est aussi le vôtre.


    Ainsi, Les Mange-Pas-Cher, récit de 1980 qui vient d’être traduit en français. Ce ne doit pas être facile de traduire Thomas Bernhard qui exploite toutes les ruses de la syntaxe pour allonger et ramifier indéfiniment la phrase allemande. Alors, forcément, le texte français est rugueux, heurté, et il faut parfois s’y reprendre à plusieurs fois pour dénouer le sens exact d’un de ces écheveaux de mots où reviennent si obscurément les mêmes insistantes balises. Mais au fond, ça respecte sans doute très bien le style de Bernahrd et ça impose à la lecture un rythme lent, lourd, presque conflictuel qui est son génie propre.

    L’histoire ? C’est celle d’un homme, Koller, qui a perdu une jambe à la suite d’une morsure de chien et s’est trouvé, depuis cette date, libéré spirituellement et enfin à même de s’adonner à sa passion intellectuelle pour la physiognomonie en prenant pour matériau quatre indigents (les « Mange-pas-cher ») qui fréquentent la même cantine populaire que lui. Le narrateur, comme très souvent dans les romans de Thomas Bernhard, est lié au personnage principal par une relation fatale et ambiguë, faite de fascination et de haine, de mépris et d’identification. Comme pour chaque roman de Bernhard, on n’en sort pas complètement indemne.

    Thomas Bernhard, Les Mange-Pas-Cher
    Traduit de l'allemand par Claude Porcell
    Editions Gallimard, 2005